Même si les suppressions de postes déclenchent dans les établissements des mécanismes en chaîne conduisant à l’épuisement des personnels et à une diminution qualitative du service public, bien d’autres facteurs contribuant à rendre le métier plus complexe. On sait aussi que les méthodes managériales accentuent la pression sur le travail.
Au yeux des auteurs, ces phénomènes bien connus ne doivent pas masquer l’émergence d’une crise du métier dont le cœur s’efface peu à peu derrière un empilement de tâches chronophages, disparates, non hiérarchisées mais pour lesquelles on demande aux enseignants d’être toujours plus performants, y compris lorsqu’ils ne peuvent pas l’être. A force de courir plusieurs lapins à la fois, beaucoup d’entre eux ont l’impression de les rater tous, d’être ballotés à hue et à dia et de ne plus avoir prise sur la situation, d’où un sentiment d’insatisfaction de plus en plus vif par rapport à un travail qu’ils « n’arrivent plus à faire bien ». La notion de « travail empêché » est particulièrement mal vécue par des personnels qui arrivent le matin au travail avec l’intention d’accomplir un certain nombre de tâches et qui réalisent à midi qu’ils n’en ont même pas fait la moitié, voire le quart ! L’imprévu, qui surgit en permanence dans l’activité enseignante perturbe son bon déroulement. Le temps manque aussi pour anticiper, prendre du recul face au tourbillon des réformes, réfléchir sereinement sur l’activité professionnelle De son côté, l’institution en demande toujours plus aux personnels sans les soutenir dans l’exercice de leurs fonctions. De fait, l’enseignant « qui a des difficultés » devient rapidement un « enseignant en difficulté » et le livre évoque la manière, parfois bien cavalière, dont ces difficultés sont traitées par les DRH. Côté parents, les attentes vis-à-vis de l’école deviennent démesurées, parfois contradictoires. L’activité enseignante, exposée à des critiques permanentes et des jugements continuels doit sans arrêt se justifier dans son essence auprès d’une foule d’interlocuteurs (élèves, parents, institution, inspection, pairs, journalistes) auprès desquels il lui faut en permanence adapter son discours. Beaucoup d’enseignants fournissent par ailleurs des efforts considérables pour tenter d’enrôler des élèves de plus en plus rétifs dans l’activité pédagogique et les problèmes de discipline se multiplient. La course à l’évaluation fait peser sur les enseignants une pression énorme et absurde, puisque les résultats de leur travail ne sont pas immédiatement mesurables. Notre métier, qui implique un fort engagement de soi, exerce une forte emprise sur la vie privée, parfois telle qu’il devient alors difficile de se « retirer de son travail ». Le livre évoque enfin les différentes stratégies mises en œuvre par les enseignants pour atténuer cette souffrance. Cet ouvrage, qui ne s’inscrit pas dans un discours de déploration, propose au contraire une analyse constructive qui n’élude pas non plus le plaisir d’enseigner et la façon dont les personnels en parlent. Un des grands mérites de ce livre est de rendre le métier « visible ». Cette précieuse analyse constitue le point de départ idéal pour lancer une réflexion fructueuse sur l’amélioration des conditions d’exercice, afin que le « plaisir d’enseigner » l’emporte de nouveau sur les difficultés et la souffrance au travail.