Personne ne nierait qu’il existe en France de fortes inégalités par rapport à l’accès à la culture écrite et celles-ci doivent être dénoncées. Cela dit, les ennuis commencent lorsqu’on essaye de procéder à une définition précise de ce qu’est l’illettrisme. Or plus on lit de rapports sur le sujet, et plus cette définition part dans tous les sens, y compris les plus farfelus. Quant aux chiffres sur l’illettrisme, ils sont plus délirants encore, de sorte qu’à la fin on ne sait plus du tout de quoi on parle, et encore moins ce qu’on compare, par rapport à qui ou à quoi.
Emanant généralement des classes dominantes, les discours sur l’illettrisme sont souvent ethnocentrés. Ceux qui les tiennent dénoncent haut et fort « l’injustice de l’illettrisme » sans forcément remettre en question les inégalités sociales et leurs propos se teintent bien souvent de misérabilisme. Il n’est pas rare non plus que l’illettré y soit présenté comme un individu humilié et honteux, mais aussi déviant ou asocial, voire violent et dangereux, puisqu’il « ne possède pas les mots pour s’exprimer » ce qui le rendrait « incapable de relations avec les autres » mais ceux qui prétendent lutter contre ces stigmates sont aussi ceux qui les fabriquent, car leurs discours portent en filigrane une conception de « l’humain civilisé » dont les illettrés semblent exclus, sous prétexte qu’un « homme de bien » serait avant tout un « homme de biens culturels ». « Mais d’où peut bien venir cette certitude, sociologiquement infondée, selon laquelle la culture apporterait nécessairement une largeur d’esprit, une capacité de compréhension, une vision et une pratique pacifiées du monde social ? » s’interroge Bernard Lahire. « Si l’on plaçait durablement des intellectuels hautement cultivés et parfois très hautement scolarisés dans les conditions durables de désespérance économique et sociale que connaissent justement les jeunes « en échec scolaire « et au chômage, peut-on penser qu’ils garderaient indéfiniment cette distance cultivée et raisonnable au monde social, loin de toute envie de violence ou d’agressivité ? » Hélas, on sait aujourd’hui que la culture ne protège de rien, l’histoire du XXème siècle l’a largement démontré et on trouvait des gens très cultivés parmi les hauts dignitaires nazis. « Un gros volume de capital culturel n’implique pas non plus l’acquisition de dispositions morales telles que la loyauté, le souci d’autrui, l’écoute, la gentillesse, le rapport pacifié aux autres, le fair-play etc. A force de rabattre l’éthique sur le culturel, on a fini par oublier que ces deux dimensions ne se confondent pas nécessairement. Immoralité et fort volume de capital culturel peuvent malheureusement faire bon ménage. » Par ailleurs, le discours sur l’illettrisme présente souvent la « maîtrise de la langue » comme une condition indispensable pour pouvoir « agir sur le monde ». Mais qu’entend on exactement par « agir sur le monde » ? Lorsqu’on plante un arbre, lorsqu’on construit une maison, n’agit-on pas aussi sur le monde ? Dans son livre, Bernard Lahire s’attaque salutairement aux idées reçues : alors qu’on stigmatise aisément un ouvrier qui fait des fautes de français, pourquoi ne s’indigne-t-on jamais de voir un docteur en philosophie incapable de changer une ampoule ? Personne ne s’offusque non plus du comportement d’un patron qui refoulerait une lettre de candidature contenant quelques fautes, y compris pour accéder à un métier pour lequel l’orthographe n’a aucune importance….
A travers les discours sur l’illettrisme, on voit se construire peu à peu une représentation symbolique de l’espace social opérant une différenciation entre les « illettrés », qui seraient moins dignes d’accéder à une citoyenneté pleine et entière… et les autres.
Grâce à cette enquête de tout premier plan, Bernard Lahire nous livre encore une fois encore une réflexion passionnante sur le fonctionnement de notre société.